Pourquoi devient-on ‘accro’ aux drogues – la vraie raison

Pourquoi le font-ils ? C’est une question que nombre d’amis et de parents posent aux personnes addictes

Rat de laboratoire

Rat de laboratoire – source: National Cancer Institute, photo: Janet Stephens, licence: public domain

Cet article a été originellement publié sur The Conversation. Lire l’article original

Il est difficile d’expliquer comment l’addiction aux substances s’installe au fil du temps. Pour beaucoup, cela s’apparente à une constante recherche du plaisir. Cependant, le plaisir que procurent les opiacés comme l’héroïne ou les stimulants comme la cocaïne diminue à mesure que l’usage se répète. Qui plus est, certaines drogues addictives, comme la nicotine, ne produisent pas d’euphorie perceptible chez leurs usagers réguliers.

Alors, comment expliquer la persistance de l’addiction? En tant que chercheur en addictologie depuis 15 ans, j’étudie le cerveau afin de comprendre comment l’usage récréatif devient compulsif et amène les gens comme vous et moi à faire de mauvais choix.

Mythes sur l’addiction

Il existe deux explications populaires de l’addiction mais aucune des deux ne résiste à un examen attentif.

La première est que la prise compulsive de drogues est une mauvaise habitude – habitude dont les personnes addictes doivent simplement se débarrasser.

Pour notre cerveau cependant, une habitude n’est rien d’autre qu’une capacité à effectuer des tâches répétitives – comme lacer nos chaussures ou se brosser les dents – de façon de plus en plus efficace. Pourtant, en règle générale, les gens ne se retrouvent pas pris au piège sans fin d’un cycle compulsif de laçage de chaussures.

Selon la deuxième théorie, pour de nombreuses personnes addictes il serait trop difficile de surmonter le sevrage. Cette sensation extrêmement désagréable qui survient lorsque le corps finit par évacuer la drogue peut se traduire par des sueurs, des frissons, de l’anxiété et des palpitations cardiaques. Dans le cas de certaines drogues, comme l’alcool, le sevrage est même potentiellement mortel s’il n’est pas correctement pris en charge.

On cite souvent les symptômes douloureux du sevrage comme la raison de l’apparente impossibilité de sortir de l’addiction. Pourtant, même avec l’héroïne, ces symptômes s’estompent en grande partie après environ deux semaines. Qui plus est, beaucoup de drogues addictives n’entraînent que de légers symptômes de sevrage.

Pour autant, cela ne veut pas dire que le plaisir, l’habitude ou le sevrage ne sont pas partie prenante de l’addiction. Mais il faut se demander s’il s’agit de composantes nécessaires de l’addiction – ou bien si celle-ci pourrait se maintenir en leur absence.

Plaisir versus désir

Dans les années 80, des chercheurs ont fait une découverte surprenante. Les aliments, le sexe et les drogues semblaient tous provoquer une libération de dopamine dans certaines zones du cerveau comme le noyau accumbens.

Dans la communauté scientifique, cela semblait indiquer pour beaucoup que ces mêmes régions étaient les centres de plaisir du cerveau et que la dopamine était notre propre neurotransmetteur de plaisir interne. Depuis, cette idée a été invalidée. Le cerveau possède en effet des centres de plaisir, mais ils ne sont pas modulés par la dopamine.

Alors que se passe-t-il? Il se trouve que, dans le cerveau, « aimer » quelque chose et « désirer » quelque chose sont deux expériences psychologiques distinctes. « Aimer » fait référence au plaisir spontané que l’on pourrait éprouver en mangeant un biscuit aux pépites de chocolat. Le « désir » représente quant à lui le désir grincheux que l’on peut éprouver en pleine réunion en lorgnant l’assiette de biscuits au centre de la table.

La dopamine est responsable du « désir » et non pas de « l’aimer ». Dans une étude par exemple, des chercheurs ont observé des rats dont le cerveau ne produisait plus de dopamine. Ces rats avaient perdu l’envie de manger, mais conservaient des réactions faciales de plaisir quand on leur mettait la nourriture en bouche.

Toutes les drogues déclenchent une poussée de dopamine – une flambée de « désir » dans le cerveau. Qui donne une envie irrépressible de consommer plus. Avec l’usage régulier, le « désir » grandit, tandis que « l’aimer » – notre goût pour la drogue semble stagner, voire décroître, un phénomène connu sous le nom de tolérance.

Dans le cadre de mes propres recherches, nous nous sommes penchés sur une petite sous-région de l’amygdale, une structure cérébrale en forme d’amande mieux connue pour son rôle dans la peur et l’émotion. Nous avons constaté que l’activation de cette zone rend les rats plus susceptibles de montrer des comportements de type addictif: rétrécissement du focus, augmentation rapide de la prise de cocaïne, et même grignotage compulsif du port dispensateur de cocaïne. Cette sous-région pourrait aussi être impliquée dans un « désir » excessif chez l’humain, nous amenant à faire des choix risqués.

Des personnes involontairement addictes

La récente épidémie d’opiacés aux États-Unis a engendré ce que nous pourrions appeler des personnes « involontairement » addictes. Les opiacés – tels que l’oxycodone, le percocet, la vicodine ou le fentanyl – sont très efficaces pour gérer des douleurs autrement irréductibles. Pourtant, ils produisent aussi une flambée de dopamine.

La plupart des gens commencent à prendre des opiacés sur ordonnance non par plaisir mais pour contrôler leurs douleurs, souvent sur recommandation d’un médecin. Le plaisir qu’ils peuvent y trouver s’inscrit avant tout dans le soulagement de la douleur.

Au fil du temps cependant, les usagers tendent à développer une tolérance. Le produit fait de moins en moins effet et ils doivent le prendre à doses plus importantes pour parvenir à gérer la douleur. Ce qui en retour amène à de grandes flambées de dopamine dans le cerveau. Au fur et à mesure que la douleur diminue, ils se retrouvent inexplicablement accros au produit et amenés à en prendre toujours plus.

De cet usage régulier d’importantes quantités de drogues résulte un système de « désir » hyper réactif. Ce même système de « désir », désormais plus sensible, déclenche des envies irrépressibles en présence du produit ou de tout ce qui peut y être associé. Ces derniers éléments peuvent inclure les divers accessoires de consommation du produit, des émotions négatives comme le stress ou même des personnes et des lieux spécifiques. Les éléments associés au produit sont l’un des plus grands défis pour la personne addicte.

Ces changements dans le cerveau peuvent être durables, voire permanents. Certaines personnes semblent plus enclines à de tels changements. La recherche suggère que des facteurs génétiques pourraient entraîner une prédisposition chez certains, ce qui explique pourquoi des antécédents familiaux d’addiction exposent à un risque accru. Par ailleurs, les facteurs générateurs de stress tels que les difficultés vécues dans l’enfance  ou l’abus physique semblent également augmenter les facteurs de risque.

L’addiction et le choix

Beaucoup d’entre nous s’adonnent régulièrement à l’usage de drogues comme l’alcool ou la nicotine. Parfois, on peut même en abuser. Dans la plupart des cas cependant, cela ne signifie pas qu’il y ait addiction. En partie, cela est dû au fait que nous parvenons à retrouver l’équilibre et à choisir d’autres plaisirs, comme passer du temps en famille ou nous consacrer à des activités qui n’impliquent pas l’usage de drogues.

En revanche, pour ceux qui sont enclins à un « désir » excessif, il peut être difficile de garder cet équilibre. Quand les chercheurs auront déterminé ce qui amène un individu à développer un système de « désir » hyper réactif, nous pourrons aider les médecins à mieux gérer le risque de prescrire aux patients une substance ayant un tel potentiel addictif.

En attendant, il nous appartient de changer notre conception de l’addiction. Notre manque de compréhension de ce qui est susceptible ou pas de causer une addiction implique que cela aurait pu tout aussi bien nous affecter, vous comme moi. Dans nombre de cas, les personnes qui souffrent d’une addiction ne manquent nullement de la volonté d’arrêter. Elles sont tout à fait conscientes de la somme de douleurs et de souffrance que l’addiction engendre dans leur entourage. L’addiction génère tout simplement un besoin si fort que personne ne peut le surmonter tout seul.

C’est la raison pour laquelle les personnes qui luttent contre l’addiction méritent notre soutien et notre compassion, plutôt que la méfiance et l’exclusion que la société leur oppose trop souvent.

Mike Robinson

Professeur assistant de psychologie, Université de Wesleyan

The Conversation